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« Sous l’absurdité des lois islamiques, la société iranienne vit »


Née en 1970 en Iran, Naïri Nahapétian a quitté son pays au moment de la Révolution islamique, en 1979. Journaliste à Alternatives économiques, elle vient de publier son deuxième roman, Dernier refrain à Ispahan, aux Editions Liana Levi. Entretien avec l’auteure sur les chemins d’Ispahan.


Propos recueillis par Laurence Rigollet | Altermondes

Dans Dernier refrain à Ispahan, on suit, comme dans votre premier roman, les aventures de Narek, un jeune journaliste franco-iranien qui revient en Iran pour « prendre le pouls de la révolte de 2009 ». Que cherchez-vous à dire à travers son regard ?
Naïri Nahapetian  : Narek est un peu comme le Candide de Voltaire. Français éclairé, il est à la fois distant et proche d’un pays qu’il a quitté depuis longtemps et qu’il redécouvre alors qu’il a été élevé dans une autre culture. Il endosse un rôle d’observateur qui nous permet de regarder la société iranienne à travers ses yeux. C’est ainsi qu’on s’aperçoit que cette société est bien plus proche de la nôtre que ce que l’on croit. Dans sa stratégie de communication bien réglée, le régime islamique cherche à donner une image stéréotypée de l’Iran : les femmes en noir, la tradition, les uniformes islamiques. Mais c’est un cliché ! Sous l’absurdité des lois islamiques, la société iranienne vit, elle est moderne et cultivée. Les femmes, qui étaient majoritaires à l’université il y a quelques années, résistent et jouent souvent un rôle central dans la société.

Des portraits de femmes extrêmement forts émaillent vos deux romans. La condition féminine en Iran est-elle un de vos sujets de prédilection ?
N.N.  : Les femmes dans toute leur diversité sont très importantes. Leila, femme politique féministe, Mona, sage-femme engagée qui fait de la prévention contre le sida, Roxana, qui souhaite organiser avec ses soeurs un concert clandestin à l’issue duquel elles retireront leur voile, Soraya, Shadi, Nadia… toutes luttent et résistent à leur façon contre un régime qui est « l’ennemi de la joie » et qui interdit aux femmes de chanter.

Votre roman est un « polar ». Il s’y noue une intrigue haletante et en même temps, par petites touches sociologiques, on entre dans le quotidien, dans l’intimité des Iraniens. Où puisezvous votre inspiration ?
N.N.  : D’abord, je lis beaucoup de romans policiers mais je ne voulais pas écrire un roman linéaire. C’est pourquoi, comme dans Les Mille et une nuits, l’intrigue développe de multiples ramifications. Elle raconte plusieurs histoires en une seule et propose aussi des petites « mises en bouche » autour de recettes culinaires ou de musiques traditionnelles. C’est aussi ça l’Orient.
Pour construire mon récit, je m’informe évidemment beaucoup sur l’actualité iranienne. Je me sers de mes souvenirs, de photographies, de reportages que j’ai faits en Iran. Je me documente. Sans dévoiler l’intrigue de mon livre, je peux vous raconter une anecdote : les femmes qui sont assassinées dans mon roman auraient dû mourir noyées dans la rivière qui longe Ispahan. Or, lors de mes recherches, j’ai appris que cette rivière s’était mystérieusement asséchée. Pour quelle raison ? Le besoin en eau des cimenteries toutes proches, celui des centrales nucléaires ou celui des dignitaires du régime qui n’hésitent pas à détourner une rivière pour que prospèrent leurs terres ?

Vous dénoncez la répression, la torture, les lois liberticides… qui sévissent dans le pays. Comment les Iraniens résistent-ils à tout cela ?
N.N. : Je ne suis pas retournée en Iran depuis la parution de mon premier roman Qui a tué l’ayatollah Kanuni ? en 2009. Mes proches m’en ont dissuadée. Trop dangereux disent-ils. Le livre est paru au moment où Mahmoud Ahmadinejad a été reconduit au poste de président de la République, à la faveur d’une fraude électorale massive. Des millions d’Iraniens sont descendus dans la rue avec des banderoles vertes pour protester. Ce mouvement est pacifiste. Les citoyens ont simplement manifesté en demandant « où était passé leur vote ». La résistance s’est aussi développée sur le terreau de la solidarité entre les gens. Au-delà des abus, de la répression, les Iraniens se disent « frères et soeurs ». Ils donnent un véritable sens à ces mots qui sont par ailleurs dévoyés par le régime.

- A LIRE : Dernier refrain à Ispahan Naïri Nahapétian, Ed. Liana Levi, 2012 Dans Dernier refrain à Ispahan, on suit,




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