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Dans les méandres d’une autoroute


Russie. Le projet de construction d’une autoroute entre Moscou et Saint Pétersbourg illustre le peu de cas que font les autorités russes de l’environnement lorsque des profits sont en jeu. Entretien avec Evgenia Chirikova, leader du mouvement de défense de la forêt de Khimki.


Propos recueillis par David Eloy

Pourquoi le projet d’autoroute entre Moscou et Saint Petersbourg suscite-t-il un tel tollé ?
Evgenia Chirikova : Khimki est une ville souffrant de graves problèmes environnementaux  : embouteillages récurrents, zones de pollution datant de l’époque soviétique et de son industrie de missiles… La forêt de Khimki est l’unique source d’air pur pour ses habitants. La nouvelle autoroute passera à travers la partie centrale de la forêt. Et même si seulement 140 hectares sur 1118 vont être abattus, la construction portera atteinte de manière importante à la forêt, dans son ensemble, et une grande partie des arbres périra à court terme du fait de la pollution entraînée par la nouvelle artère. Fait encore plus important, la plupart des défenseurs de la forêt pensent que la construction de l’autoroute n’est qu’un prétexte pour s’emparer d’un territoire vierge à des fins de constructions commerciales. En effet, parmi les différents tracés possibles, les promoteurs du projet ont choisi celui qui était le moins respectueux de l’environnement, le plus coûteux et le moins rapide. Or, dans le Plan d’aménagement du territoire de la Région de Moscou, adopté en 2007, il n’y a aucune mention de la forêt de Khimki. En lieu et place de celle-ci, il est fait état d’une zone « d’activité architecturale ».

La loi russe n’est-elle pas censée réglementer ce genre de projet ?
E.C.
 : En Russie, le principal problème n’est pas la qualité des lois, mais leur application ou non. Il est important de noter que les représentants de l’État violent les lois plus souvent que n’importe qui d’autre. Autre problème : le manque de cours de justice indépendantes. Les tribunaux russes font à ce jour partie intégrante du soi-disant « pouvoir vertical » inventé par Poutine. Ils n’osent jamais statuer contre le gouvernement ou contre n’importe quel officiel. Quand, en novembre 2009, le Premier Ministre Poutine a ordonné la conversion d’une partie de la forêt de Khimki en terrains constructibles, nous avons essayé d’invalider cette décision devant la Cour Suprême de Russie. Nous avions tous les arguments de notre côté. Malheureusement, le juge Romanenkov a statué en faveur du gouvernement. Nous comptons désormais défendre nos droits de protection de l’environnement devant la Cour européenne de Strasbourg.

Comment la société civile s’organise-t-elle pour lutter contre ce projet ?
E.C.
 : Le problème n’était pas connu en dehors de Khimki jusqu’à l’agression du journaliste Mikhail Beketov, en novembre 2008 [1]. C’était l’un des défenseurs de la forêt les plus actifs et cette terrible agression l’a handicapé pour le reste de ses jours. À partir de ce moment-là, nous avons ressenti un élan de solidarité de la part des organisations environnementales, de partis et mouvements politiques et de la communauté journalistique. Mais en juillet 2010, les premières coupes d’arbres ont commencé. Le 15 juillet, nous avons installé un campement dans les bois, ce qui a permis de suspendre l’abattage pendant une semaine. Le 22 juillet, nous avons dû déplacer le campement parce que les bûcherons ont commencé à s’attaquer à une autre partie de la forêt. Et très tôt, le 23 juillet, un gang de jeunes hommes, le visage couvert de masque blanc, a attaqué notre campement. Ils ont proféré des menaces, frappé nos sympathisants... J’ai dû appeler la police qui est rapidement arrivée, mais les policiers, ne voyant pas de victimes, ont essayé de partir. J’ai dû me coucher sur le sol pour bloquer le passage de leur voiture, car la présence policière était la seule façon de nous prémunir du gang masqué. Je suis restée à terre pendant deux heures, jusqu’à l’arrivée d’un groupe de journalistes. Les exemples de répression musclée sont nombreux. Depuis fin août, quand le président Medvedev a ordonné l’arrêt de l’abattage de la forêt de Khimki, sous forte pression internationale, la situation s’est plutôt améliorée [2].

Qu’attendez-vous aujourd’hui comme soutien ?
E.C.
 : Vinci, l’entreprise française choisie comme maître d’ouvrage, et les officiels russes espéraient recevoir un prêt de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Or, le conflit de Khimki a fait parler de lui par delà les frontières [3]. La BERD n’a donc pas encore versé un centime pour le projet. Ce dont nous avons besoin c’est que cette pression soit maintenue. Car si elle ne prête pas d’argent aux projets anti-environnementaux en Russie, ces projets seront restreints ou même abandonnés.

Notes

[1] Mikhaïl Beketov, après plusieurs mois dans le coma, a été amputé d’une jambe et de trois doigts. Il ne peut toujours pas parler.

[2] L’entretien avec Evgenia Chirikova date de fin octobre. Début novembre, à quelques jours d’intervalle, l’écologiste Konstantin Fetissov, chef de la branche de Khimki du parti d’opposition Cause juste, et le journaliste Oleg qui enquêtait sur la construction de l’autoroute ont été passés à tabac.

[3] Le mouvement écologiste européen a soutenu les défenseurs russes. Les medias européens ont aussi joué un rôle très positif. Lire La militante écolo qui a fait reculer le régime de Poutine, Ivan Du Roy, Bastamag, 31 août 2010 et Destruction de la forêt russe : à quoi jouent les Français ?, Le Monde, 6 octobre 2010




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