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“Pata Rât”, une décharge pas comme les autres


Décembre 2010. Alors que certains citoyens européens s’apprêtent à célébrer la traditionnelle fête de Noël, d’autres, en Roumanie, ont eu deux jours pour emballer vingt ans d’histoire. La Municipalité de Cluj Napoca a sonné le glas d’une nouvelle ère. Le centre de la ville a expulsé de ses entrailles 76 familles de « Roms », soit plus de 300 personnes. Près de trois ans plus tard, le 9 août 2013, Claudia Greta, fondatrice de l’association des habitants expulsés de la rue Coastei, nous reçoit chez elle en périphérie de la ville, sur la colline qui surplombe une décharge municipale.


C’est sous un soleil de plomb, en haut d’une colline brûlée par la chaleur et les fumées crématoires avoisinantes, que Claudia Greta nous accueille dans l’unique pièce qu’elle partage avec son mari et ses deux enfants. Aussi chaleureux soit l’endroit pour l’étranger de passage, comme ce fut le cas de nombreux journalistes avant nous, y vivre ne prend pas la même teinte. Pour la communauté Rom de la colline de Pata Rat, la situation économique et sociale se dégrade, comme nous le rapporte Claudia Greta : « vivre dans un endroit isolé signifie une augmentation du chômage et une précarisation des conditions de vie  ». Le manque d’accès aux services publics et la discrimination démographique en sont les principales causes, « Pata Rat signifie déchets et nous sommes les habitants de ces immondices  », insiste-t-elle.

Discrimination d’Etat et regards des sociétés

Comme tout iceberg, si la partie visible est la plus prégnante, celle immergée n’en cache pas moins des surprises et, pour certains, de l’indignation. La lutte contre l’imaginaire collectif et la discrimination des minorités est ainsi devenue le fer de lance du Docteur El Ghozi. Rencontré à Paris le 3 juillet 2014 dans les bureaux du Collectif national droits de l’Homme ROMEUROPE, il nous rappelle avec insistance que « les Roms ne sont pas une catégorie ethnique mais bien un terme administratif pour regrouper des personnes partageant un certain mode de vie ». Le comble de la construction sociale d’une minorité stigmatisée. « Beaucoup de personnes qui étaient, en 1912, ramoneurs savoyards itinérants ont été inclus dans cette catégorie », explique-t-il. Pourtant et jusque là, rien n’explique le déferlement qui frappe encore les communautés dites « Roms », de la Shoah à nos jours. « En France, est-ce que vous imagineriez faire des villages d’insertion avec des tentes, des dromadaires et un peu de sable pour les Touaregs de la région parisienne ?, questionne M. El Ghozi. Jamais nous n’oserions. Et bien avec les Roms on ose ». Pour Julie Biro du CCFD - Terre Solidaire, « s’il y a un rejet a l’égard des Roms, c’est parce qu’il est plus simple de rejeter l’autre plutôt que de se demander ce qui cloche dans nos sociétés, aussi bien en Roumanie qu’en France. »

Loterie de la vie et solidarités communautaires

Pour la communauté Rom de la colline de Pata Rat, comme pour d’autres à travers l’Europe, toutes sujettes à la ghettoïsation, « à chaque avancée dans l’expression de nos droits, la société nous pousse cinq pas en arrière », s’exprime Claudia Greta. Dans ce contexte et parce que tout individu et société possède ses propres capacités de résilience, M. El Ghozi prend soin de rappeler un lien intrinsèque à toute société : « Quand vous êtes discriminés et maltraités à ce point, la seule chose qui compte, c’est la solidarité des pairs ».
Pour les habitants de la colline, « faire partie d’une communauté signifie être soudés. Si le gouvernement me propose une maison, je refuserai. C’est tous ensemble que nous partirons de cette décharge  », affirme Claudia Greta.

Pata Rat n’a pas dit son dernier mot…

La terre aride jonchée de plastiques ne suffit pas pour faire taire cette femme de Pata Rat. Claudia Greta pense bien conjurer le sort de sa communauté en utilisant les armes démocratiques. Avec le soutien de nombreuses associations militantes comme Amnesty International, elle a fait le choix de la convergence et de l’organisation sociale comme force d’opposition et de propositions. Elle est membre fondatrice et active de l’Association des Roms de Coastei. Une association nait littéralement dans une décharge publique. « Nous avons créé cette association car nous voulons que les 76 familles expulsés en 2010 du centre ville partent d’ici et retrouvent leur dignité  », livre-t-elle.
« Nous sommes citoyens européens. À ce titre nous voulons jouir des mêmes droits que les autres, avoir un logement digne, être instruit et travailler » conclut-elle. Claudia Greta organise ainsi de nombreuses réunions au sein de sa communauté et participe à travers l’Europe, via le soutien de différents réseaux associatifs, à des conférences pour faire progresser le concept d’égalité sociale. Notre journée avec la communauté Roms de la colline de Pata Rat s’achève. Une chose est certaine pour les acteurs de Roma Education Fund rencontrés mi-juillet à Bucarest, comme pour Julie Heslouin, d’Amnesty International, il y a une « volonté de leur part de s’adresser directement aux élus et de prendre leur situation en main  ». À Pata Rata, des voix continuent de s’élever depuis décembre 2010, pour clamer le droit à vivre dignement. « C’est un trou de verdure, où chante une rivière », disait un célèbre poète. L’association des Roms de Coastei s’emploie à écrire une autre fin à leur destin.

Camille Raillon - Journaliste

Pata Rata, une decharge pas comme les autres from Resilience Images on Vimeo.




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