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« L’Europe souffre du syndrome de fatigue démocratique »

PAR Altermondes


La démocratie représentative est dans une impasse. À l’automne 2013, l’Eurobaromètre enregistrait que seulement 31% des Européens exprimaient leur confiance en l’Union européenne. Les démocraties européennes sont confrontées à une profonde et dangereuse crise de légitimité. Et si associer des citoyens redonnait un nouvel élan aux démocraties essoufflées ? Entretien avec David Van Reybrouck, essayiste belge, auteur de Contre les élections.


PROPOS RECUEILLIS PAR ANDREA PARACCHINI | ALTERMONDES

A la veille des élections européennes, comment évaluez-vous l’état de santé de la démocratie en Europe ?
David Van Reybrouck : L’Europe souffre du syndrome de fatigue démocratique. L’abstention monte et la popularité de la classe politique et des partis baisse. La réponse donnée par les responsables au pouvoir et relayée par les médias est condescendante : « On a mal expliqué, il faut qu’on communique mieux », nous dit-on. Ce qui sous-entend une logique de délégation, d’externalisation du pouvoir décisionnel. L’électeur donne non seulement son vote mais aussi sa voix, puisqu’il accepte de se taire jusqu’au scrutin suivant. Les élections sont présentées comme une condition nécessaire et suffisante de la démocratie. Pour plus de participation, il suffirait donc d’améliorer leur fonctionnement. C’est pour cette raison qu’on a mis des « têtes européennes » sur les listes des prochaines élections : Martin Schultz, Guy Verhofstadt, Alexis Tzipras... On ne fait que reproduire à l’échelle européenne le modèle de démocratie personnalisée et médiatisée ayant montré toutes ses limites mais qu’on continue d’exporter partout, de l’Afghanistan au Congo. On évite ainsi de reconnaître que l’absentéisme n’est pas une manifestation d’apathie ou d’indifférence mais une forme de grève politique. Ne pas voter, c’est un acte volontaire et prémédité. À tel point qu’il faudrait que, dans le Parlement européen qui sera élu fin mai, on laisse vide la part de sièges correspondant au vote de celles et ceux qui se sont abstenus. Cela rappellerait la fragilité de la légitimité démocratique du parlement, mais aussi le fait que, paradoxalement, la démocratie représentative électorale n’arrive pas à mobiliser des citoyens européens de plus en plus scolarisés, informés et actifs sur les réseaux sociaux.
Quelle alternative proposez-vous ?
D.V.R. : Je n’ai pas de modèle unique à imposer et quitte à ne pas être romantique, je pense qu’on n’a pas besoin d’une révolution mais plutôt d’une évolution, une longue marche à travers les institutions qui nous amènera à « démocratiser la démocratie » de l’intérieur. Il faut combler le gouffre entre gouvernants et gouvernés, en favorisant l’alternance entre les uns et les autres. Et pour y parvenir, il faut vaincre le fondamentalisme des élections. Car c’est justement par crainte d’être sanctionnés au scrutin suivant que les politiques ne parviennent pas à agir efficacement. Or, nous pouvons enrichir notre système électoral en utilisant le tirage au sort pour créer une représentation alternative de nos sociétés. Ceci est fort dynamisant, comme le prouvent plusieurs expériences menées aux États-Unis et en Europe. Dans mon essai, je relate par exemple ce qui a été fait aux Pays Bas, en Islande et en Irlande. Cette dernière expérience est sans doute celle qui est allée le plus loin car des citoyens tirés au sort ont travaillé avec des élus à la réforme de huit articles de la Constitution. En Belgique, j’ai moi-même mené une initiative. Pendant la crise qui nous a privés de gouvernement pendant 541 jours, nous avons convoqué le G1000, un sommet citoyen qui a réuni, le 11 novembre 2011, 1000 personnes tirées au sort pour élaborer des propositions sur une vingtaine de sujets. Les participants ont pu étudier des documents et questionner des experts à qui on avait préalablement demandé un conseil. Les propositions ont ensuite été affinées pendant trois week-ends par 32 personnes issues de cette même assemblée. Certes, la sphère politique a d’abord largement ignoré notre travail, mais sur les douze partis politiques belges, dix se sont par la suite emparés de la question de la participation citoyenne.
Les assemblées tirées au sort sont-elles légitimes ?
D.V.R. : Il faudrait relire le Contrat social de Rousseau pour se rappeler qu’il y a plus de 200 ans, le philosophe associait déjà les élections à l’aristocratie et le tirage au sort à la démocratie. N’oublions pas non plus que dans les cours d’assises, les jurés sont tirés au sort. Le tirage au sort occupe déjà une place importante dans la vie de nos sociétés, notamment à travers les sondages. Or, il serait beaucoup plus intéressant de poser des questions à des citoyens qui ont pu réfléchir aux sujets et consulter des experts pour se construire un avis. Malheureusement, les médias et les politiques qui se servent largement des sondages ont une attitude de méfiance vis-à-vis des nouvelles formes d’exercice de la démocratie. Au mieux recourent-ils au référendum pour essayer de faire confirmer une décision déjà prise. Je considère pour ma part que la légitimité du système de tirage au sort est évidente. D’abord, la transparence de la procédure. Ensuite, la possibilité pour celles et ceux qui n’ont pas été tirés au sort de remettre leur avis à l’assemblée pour faire entendre leur point de vue. Enfin, voire surtout, la rotation qui signe la fin du monopole de la pris de décision politique : tous les citoyens peuvent être appelés à leur tour à participer à ces instances.
Percevez-vous un intérêt des institutions européennes envers la démocratie délibérative ?
D.V.R. : Forcement, ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui ne vont jamais le lâcher volontairement. Pour autant, je ne suis pas pessimiste, car la classe politique commence à s’interroger. Peut-être pas en France, mais en Belgique, on se pose maintenant la question de la réforme de la démocratie, là où auparavant on ne parlait que de réformes de l’État. Hubertus Buchstein, un professeur de sciences politiques allemand, a même proposé, en 2009, de créer une seconde chambre au Parlement européen, qui serait tirée au sort. Mais, au final, je pense que c’est surtout localement que les initiatives vont continuer à se multiplier dans ce sens. L’Union européenne ferait d’ailleurs mieux de les soutenir plutôt que d’organiser des événements one shot comme l’Année européenne des citoyens en 2013. C’est fascinant à quel point l’Union investit dans la démocratie auprès des pays qui veulent y rentrer mais pas auprès de ses propres membres.

A LIRE
Contre les élections
David Van Reybrouck
Ed. Actes Sud, 2014




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