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Du même auteur :
Bernard Dreano - Assemblée européenne des citoyens / Cedetim

Une lueur orange venue de l’Est



Nairobi : la flamme d’Afrique

PAR Bernard Dreano - Assemblée européenne des citoyens / Cedetim


A en croire la presse française, le résultat du Forum social mondial de Nairobi est mitigé. Ce demi échec serait le symptôme d’une maladie de langueur du mouvement altermondialiste. Ce jugement est, à bien des égards, erroné et surtout ne permet pas de comprendre la signification de Nairobi, les avancées et les limites du mouvement altermondialiste.


Ce n’était pas tout à fait la première fois que le Forum social mondial (FSM) se retrouvait en Afrique subsaharienne. En 2006, le Forum était « polycentrique », avec trois rencontres à Caracas (Venezuela), Karachi (Pakistan) et Bamako (Mali). Malgré d’énormes difficultés, ce dernier, dans la capitale malienne, peut être considéré comme une réussite. Bamako a été un lieu de convergence des militants des sociétés civiles d’Afrique de l’Ouest (et au-delà), à une échelle nouvelle pour la région. Et les contradictions au sein même de ce Forum, entre ONG du Nord et mouvements du Sud et à l’intérieur même des mouvements du Sud, ont été sources de fructueux débats ou remises en questions. Nairobi, un an plus tard, doit d’abord être analysée à partir de là, à partir de la situation de l’Afrique, de la dynamique des mouvements africains et de leur contribution au mouvement mondial.

Un succès africain
De ce point de vue, Nairobi 2007 est un pas en avant. Des milliers de militants africains, du Sénégal à l’Afrique du Sud, sont parvenus à rejoindre la capitale kenyane. N’oublions pas que pour un Africain issu des classes qui fréquentent le FSM (nous ne parlons pas des habitants des bidonvilles), l’effort financier est de 15 à 20 fois supérieur, en terme de pouvoir d’achat, à celui d’un Européen ! Aux difficultés de transports sur le continent (supposant souvent des transits par Paris ou Londres), se sont ajoutés les problèmes de visas et de blocages politiques. Ainsi Brice Makosso et Christian Mounzeo, militants contre la corruption pétrolière au Congo Brazzaville ont été empêchés de sortir de leur pays par le dictateur Sassou Nguesso. Dans de pareilles conditions, réunir tant de monde est une réussite historique – même si c’est moins que les rêves un peu fous de certains organisateurs [ndlr : qui prévoyaient jusque 100000 participants]. Anglophones, francophones, lusophones ensemble, comme en témoignait le journal du forum African Flame - écrit évidemment aussi en Swahili, cela ne s’était tout simplement jamais vu ! Un succès africain qui n’est pas que quantitatif, si l’on en juge par la qualité de certains ateliers comme ceux sur la dette, qui ont débouché sur un appel à une semaine mondiale d’action du 14 au 21 octobre 2007 (1). Les questions d’écologie et de développement ont été sérieusement traitées au pays de Wangari Maathai, la militante kenyane de la lutte contre la déforestation (2). Les luttes des femmes étaient partout présentes. Sans oublier la lutte contre le sida, le problème de l’eau, le rôle des collectivités locales – quelques mois après Africités, le sommet africain des collectivités locales (3) -, autant de thèmes d’échanges d’expériences et de propositions. Par contre, malgré les présentations de quelques initiatives locales intéressantes, la question des guerres en Afrique était très peu traitée, dans un pays pourtant voisin de la Somalie, du Rwanda et de la République démocratique du Congo, et pas très loin du Darfour ! Ou alors cette question n’était vue que du point de vue « global », de l’implication américaine éventuelle, de dénonciations plus rituelles qu’efficaces quant à la manière de lutter pour la paix sur le terrain…

Reflet kenyan
La participation kenyane est demeurée toutefois relativement limitée, assurée principalement par les ONG chrétiennes. Les prix d’entrée excluaient l’accès des plus pauvres et la « marchandisation » (4) du Forum posaient problème. Cela a provoqué de nombreuses actions, notamment de la part des No Vox, le réseau international de mouvements de lutte des sans droit, sans toit et mal logé, sans revenu et sans emploi, sans papier et sans terre, pour laisser entrer les laissés pour compte ou pour dénoncer la corruption - le restaurant le mieux situé sur le site du forum appartenait au très corrompu Ministre de l’Intérieur ! Ces contradictions reflètent l’état de la société civile kenyane, un pays dominé par le néolibéralisme et empoisonné par la corruption, ce qui provoque la révolte d’une partie de la jeunesse. L’importance et la visibilité des organisations chrétiennes ont été une autre caractéristique de ce forum. Comme il s’agissait de chrétiens, nous n’avons pas eu droit à la venue de Caroline Fourest, la plumitive de Charlie Hebdo, qui ne pourchasse les religieux dans les forums sociaux que lorsqu’ils sont musulmans… Ce poids des chrétiens a cependant interpellé plus d’un participant, Alain Lipietz allant jusqu’à parler de « Forum chrétien mondial » (5). Comme l’explique d’ailleurs le député vert européen, cette présence chrétienne, particulièrement catholique, est d’abord le résultat d’une présence réelle sur le terrain (6). Des organisations chrétiennes, il y en a toujours eu beaucoup dans les forums, leur visibilité à Nairobi est aussi une volonté d’affirmation, face à ceux qui, de l’intérieur (de l’appareil catholique notamment), veulent faire abandonner à leurs ouailles la fréquentation de ces forums « gauchistes ». La sur-visibilité chrétienne renvoie aussi à la sous-visibilité d’autres courants pour qui l’Afrique n’est peut être pas une préoccupation majeure…
Et comme Forum mondial, alors ? Chaque réseau, chaque groupe a rencontré ses partenaires, pas seulement d’Afrique mais aussi des Amériques, d’Europe ou d’Asie. Comme le remarquait le sociologue américain, Immanuel Wallerstein « Les participants au FSM ont longtemps débattu pour savoir s’il fallait continuer à être un forum ouvert ou si il fallait s’engager dans une action politique structurée et planifiée. Tranquillement, presque subrepticement, il est devenu clair à Nairobi que cette question était une hypothèse d’école. Les participants allaient faire les deux – maintenir le FSM comme un espace ouvert, y compris à ceux qui voulaient transformer le système mondial, et en même temps, permettre et encourager ceux qui veulent organiser des actions politiques particulières et s’appuyer sur le FSM pour le faire » (7). Ainsi, Nairobi a bel et bien été une nouvelle étape dans la marche des mouvements sociaux d’Afrique et du monde.

(1) Déclaration sur la dette, Forum social de Nairobi, Kenya, 24 janvier 2007, consultable sur les sites www.liberationafrique.org et www.cadtm.org
(2) Le Green Belt Movement, créé en 1977, a valu à Wangari Maathai le prix Nobel de la Paix en 2004 (www.greenbeltmovement.org)
(3) Lire le compte rendu d’Africités sur le site de l’AITEC : www.reseau-ipam.org/article....
(4) La « marchandisation » du forum s’est traduite par la sponsorisation du forum par Celtel, multinationale panafricaine de téléphonie mobile, la présence de vendeurs de safaris à l’intérieur de l’enceinte, les prix d’entrée prohibitifs…
(5) Sur son blog, sous le titre « le FCM à Nairobi », http://lipietz.net/breve204 (_ 6) Et sans laquelle il n’y aurait jamais eu de possibilités de faire venir nombre des militants d’Afrique de l’Ouest. Il faut de ce point de vue saluer l’effort des organisations catholiques françaises, Secours Catholique et CCFD, même si certaines organisations syndicales européennes (et notamment la CGT française) ont aussi joué un rôle pour faciliter les voyages.
(7) International Herald Tribune, 2 février 2007




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N°9 - Quand l’Afrique bouscule les forums sociaux...
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