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Du même auteur :
Philippe Merlant - Journaliste à La Vie et co-fondateur de Place Publique (1)




Le FSM, condamné à mieux faire

PAR Philippe Merlant - Journaliste à La Vie et co-fondateur de Place Publique (1)


Si rien n’autorise des bilans hâtifs, s’il faut évidemment tenir compte du contexte kenyan, le FSM de Nairobi amène également à s’interroger sur là où le forum doit encore progresser


Six ans après le premier Forum social mondial, en janvier 2001 à Porto Alegre, certains principes, tout en faisant partie du « corpus » politique et méthodologique du FSM, ne semblent pas s’incarner davantage d’une édition à l’autre. En voici trois exemples.

Un forum populaire
Le prix d’entrée exigé aux participants kenyans – y compris les plus pauvres – a mis le feu aux poudres. 500 shillings (4,5 €), cela représente dix journées de revenu d’un habitant des bidonvilles. Ajoutez-y le déplacement (2), la nourriture et la boisson sur place, et c’est près d’un mois de revenu qu’un habitant des bidonvilles aurait dû débourser pour participer aux travaux du Forum. Inconcevable. A tel point que, le dernier jour, les organisateurs kenyans ont dû céder aux exigences des « contestataires » – qui manifestaient chaque matin devant les grilles – et laisser l’entrée libre aux « locaux ».
L’épisode ne règle pas tout. Car si la contradiction a éclaté au grand jour dans une ville qui compte 150 bidonvilles et où les habitants des « slums » (3) sont concentrés sur moins de 5 % du territoire, cela fait longtemps qu’elle traverse le processus des Forums sociaux. Les habitants des quartiers du 9-3 ont-ils été davantage impliqués dans le FSE de Paris-Saint-Denis, en octobre 2003 ? Certainement pas. Et d’une édition à l’autre – à part le FSM de Mumbai, qui reste une exception –, on n’observe pas vraiment de progression sur ce plan […]. C’est au niveau des soubassements précisément – donc dans tout le travail effectué entre les Forums – que cette question doit être prise à bras-le-corps, comme une question centrale. A défaut, le fossé ne cessera de se creuser entre ceux qui sont les principales victimes du néo-libéralisme et ceux qui y cherchent des alternatives.

La forme sur le fond
Cette première contradiction est renforcée par une seconde : la forme que prennent la plupart des activités organisées dans le cadre d’un Forum. D’une édition à l’autre, le « format » dominant ne cesse de se reproduire : une tribune avec quelques « spécialistes » du thème, des questions de la salle, un débat purement discursif à coup d’arguments intellectuels… Or, ce format n’est pas neutre : il postule la prédominance de l’expertise comme base de légitimité et celle du discours comme mode d’engagement. Ces deux hypothèses, jamais formulées du reste, ne méritent-elles pas d’être interrogées ? Elles contribuent, par exemple, à la mise à l’écart des milieux populaires (plus démunis au niveau de la prise de parole). Et suscitent cette illusion que la prise de conscience, l’information pertinente, l’analyse des problèmes et l’examen des solutions constituent la seule voie possible pour la transformation du monde. En est-on vraiment sûr ? L’action ne précède-t-elle pas parfois la conscience ? […] Les ateliers proposés par les Africains échappaient davantage à ce schéma, en utilisant notamment le théâtre, la danse ou la musique. Car l’engagement – et le Forum de Mumbai l’avait amplement montré – n’est pas qu’affaire d’intellect, il met en jeu le corps et les émotions. Travailler sur les méthodes, les outils, les techniques de débat est aujourd’hui une priorité pour le processus des FSM.

L’unité dans la diversité
Parmi les outils de débat à inventer, il faudra accorder une importance particulière à ceux qui permettent de bâtir des « désaccords féconds ». Si le principe de l’auto-organisation des activités (4) est une bonne chose, il possède son effet pervers : chacun construit un programme en phase avec sa sensibilité et se retrouve avec une « salle » également en phase avec elle. Résultat : les divergences et désaccords s’expriment rarement. On assiste plutôt à l’expression de « consensus parallèles » qui ne se croisent pas, ou rarement. Or, chacun sait que les altermondialistes sont traversés par des courants multiples et variés, des plus réformistes aux plus radicaux, et des plus laïcs aux plus religieux. C’est d’ailleurs ce qui fait sa richesse, théorisée par les fondateurs du FSM, Chico Whitaker notamment, sous le thème de l’« unité dans la diversité » […]. L’alternative altermondialiste se veut diverse, et non pas fondue dans un moule unique. Ce principe d’unité dans la diversité est un acquis majeur des FSM. Mais il demande sans cesse à être vivifié, concrétisé, pour que chacun puisse en percevoir les effets bénéfiques. Privilégier les débats contradictoires et autres « tables de controverse » dans les prochains Forums doit aussi être une priorité […].
Si ces questions sont centrales pour le FSM, il faut regarder les choses en face. Et admettre que, dans ces trois domaines, les choses n’ont pas progressé en six ans. Donc en faire des questions prioritaires dans le processus d’évaluation qui va s’engager d’ici 2008. La lucidité n’est pas un outrage à l’optimisme et à la volonté.

(1) L’article est disponible dans son intégralité sur le site de Place Publique (www.place-publique.fr) et sur le site du Collectif malgré tout (www.malgretout.collectifs.net)
(2) Le déplacement coûtait 100 à 200 shillings par jour selon l’éloignement du stade MOI, siège des activités du FSM
(3) Les bidonvilles (slums en anglais) abritent 2,5 millions d’habitants sur un total de 4 millions pour tout Nairobi
(4) En clair, ce sont les participants eux-mêmes qui apportent leurs ateliers et séminaires au FSM




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