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Du même auteur :
Victor Nzuzi - GRAPR - République démocratique du Congo




Exhumer l’esprit de résistance

PAR Victor Nzuzi - GRAPR - République démocratique du Congo


Victor Nzuzi, agriculteur congolais, a participé à de nombreux forums. Il livre ici sa réaction à chaud sur le FSM de Nairobi et sur les défis qui s’ouvrent maintenant.


Un Forum en Afrique, c’était un rêve. Il est devenu réalité. Les sceptiques n’y croyaient pas, étant donné les maux de ce continent : fardeau de la dette, corruption, famine, guerre, sida, insécurité et autres sorcelleries ou ruses. Mais ces maux, ne faut-il pas en chercher la source aussi au Nord ? Malgré toutes ces inquiétudes, l’Afrique vient d’abriter le Forum et de démontrer, aux yeux du monde, que le Forum n’est pas seulement le fait d’un pays hôte et de son comité d’organisation mais aussi de l’ensemble des participants, organisations ou individus.
Nairobi était un forum ordinaire, avec son lot de séminaires, ateliers, manifestations, activités culturelles, etc. Il n’est pas question ici d’en évaluer la réussite ou l’échec par rapport à Porto Alegre ou Mumbaï car l’Amérique latine ou l’Inde sont deux mondes totalement différents de l’Afrique. Malgré l’état des routes et la contrainte des visas, les Africains sont arrivés en bus ou en camions au Forum. Les amis du CADTM Lubumbashi ont ainsi mis trois jours pour franchir près de 2000 km, de la République démocratique du Congo au Kenya, en passant par la Zambie et la Tanzanie, et payant un visa de plus de 40 dollars à chaque frontière. Près de 2000 participants sont venus de la République démocratique du Congo, du Burundi, d’Ouganda, du Rwanda, du Soudan, de la Zambie, etc. pour exhumer l’esprit de résistance qui a caractérisé l’Afrique des indépendances et dont nous gardons les modèles : Jomo Kenyatta, Kwame N’krumah, Sekou Touré, Lumumba… (1)
Cette résistance est peut être de nouveau en gestation au Kenya à travers les prises de positions d’associations telles que Kendren (Kenyan Debt Relief Network), engagée dans une campagne pour la répudiation de la dette, pendant que d’autres se contentent d’un dialogue avec les créanciers pour obtenir d’insignifiants allègements de dettes. Une nouvelle ère de résistance s’ouvre peut-être aussi à travers la forte mobilisation des églises évangéliques. On connaît le rôle mobilisateur joué, partout, par ces églises. Je pense qu’il suffirait d’un coup de pouce du genre « théologie de la libération » pour entraîner un véritable changement qui embrasserait toute l’Afrique. Il faut aussi souligner la résistance des jeunes du People’s Parliament qui ont organisé un forum parallèle pour manifester leur désapprobation (selon eux) de la confiscation de la direction du Forum par une équipe trop fermée et surtout de la récupération du Forum par les multinationales de la communication. Ce sont là de vraies questions. Il faut, sans honte, s’interroger sur les sources de financement des forums et sur le positionnement de certaines personnes et organisations dans la direction du Forum.
Du point de vue des actions sur le terrain, j’ai remarqué qu’à Nairobi il n’y a pas eu mariage entre les grandes ONG ou campagnes et les participants kenyans, comme si les Asiatiques, les Européens et les Latino-américains étaient venus faire leur Forum en Afrique. Ils ont même amené leurs spectateurs comme dans un match de football, chaque groupe avec ses adeptes (ses partenaires) se retrouvait dans une conférence précise de sorte que certains adeptes (surtout africains) n’ont pas eu la chance de participer à d’autres activités. Il faut mettre fin à ce genre d’exploitation des militants du Sud. Là où j’étais vraiment gêné, c’est aussi avec ma délégation de Via Campesina (2). Nous n’avons pas pu travailler avec les paysans kenyans. Il y a eu, bien sûr, des réunions d’échanges avec quelques délégués paysans mais c’était peu significatif. Le débat sur les accords de partenariat économique ou le lancement de la campagne pour la réforme agraire en Afrique ont, eux, été positifs.
Pour conclure, je pense que nous devons encore fournir beaucoup d’efforts pour éviter des failles telles que la forte présence policière ou militaire, les droits d’entrée trop élevés pour la population locale, les repas trop chers (comme si l’on ne s’adressait qu’aux riches touristes), etc. Il faut éviter l’exclusion des populations locales - les vols pendant le Forum sont une réponse à nos comportements -, et mieux intégrer le camp de jeunes au Forum. Il faut enfin trouver des arguments valables pour le choix du pays qui accueillera le prochain forum et ne pas considérer Porto Alegre comme un lieu de pèlerinage qu’il faut toujours revisiter après un an ou deux.




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N°9 - Quand l’Afrique bouscule les forums sociaux...
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