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Nouveaux regards du documentaire africain


Les Etats généraux du documentaire qui se déroulent chaque année à Lussas (Ardèche) demeurent, parmi tous les festivals dédiés au cinéma documentaire, ce précieux espace où, à côté des documentaires qui font parler d’eux, le spectateur peut découvrir des films quasiment invisibles ailleurs, à travers différentes programmations thématiques faisant la part belle à la découverte. La sélection Afrique en est une, reconduite d’année en année, qu’il faut apprécier : si la fiction africaine accède quelquefois aux écrans occidentaux, le documentaire en est relativement absent. Dommage : cela nous prive de regards qui participent à l’enrichissement d’un genre aujourd’hui foisonnant.


Par Raphaël Mège - Altermondes

Affirmer que les citoyens africains ont des choses à exprimer et qu’ils doivent pouvoir le faire peut sembler naïf ou d’une consternante banalité. Et pourtant, qu’est-ce qui, dans la création africaine, parvient vraiment jusqu’à nous ? Dans le domaine du film documentaire, il y a des choses qui se font mais qui sont peu diffusées à l’extérieur et, plus encore, des choses qui ne se font pas, faute de moyens, de soutiens ou de relais.
Si le cinéma documentaire représente en Europe un champ d’expression reconnu, et même une économie à part entière (certes modeste et fragile), c’est encore loin d’être le cas en Afrique de l’Ouest. La lancement en 2007, à Dakar, d’un Master 2 en réalisation documentaire, premier du genre en Afrique de l’Ouest, fut donc une bonne nouvelle dont nous commençons à recueillir les fruits : d’ailleurs, parmi les films présentés cette année aux Etats généraux du documentaire (du 21 au 27 août derniers), nous avons pu en voir certains réalisés par d’anciens étudiants issus de cette formation.

Voici en quelques films un aperçu du cru Afrique 2011.

Puisqu’il faut en choisir un pour ouvrir le bal, prenons A Saint-Louis du Sénégal, la France reconnaissante, qui mérite une mention spéciale. Si l’on aime ce film, c’est pour son élan et son propos plus que pour ses qualités cinématographiques, assez secondaires. Réalisé collectivement par la promotion 2010-2011 du Master 2 de Dakar, il questionne les traces du passé colonial de la ville de Saint-Louis du Sénégal, alternant les réflexions du chef de cabinet de l’ancien président Léopold Sédar Senghor, et celles des étudiants de ce même Master (originaires de différents pays d’Afrique), qui vont plus loin dans l’observation critique de ce passé qui suscite des sentiments complexes et parfois contradictoires.
Continuons avec Inch’Allah. S’il plaît à Dieu ? Film de fin d’études tourné par un membre de cette même promotion, il s’ouvre à un délicat problème qui ronge la société sénégalaise : les sévices infligés aux enfants dans certains lieux à prétention éducative, auxquels les parents confient (ou abandonnent) leurs enfants finalement transformés en mendiants. Avec ce film, on commence déjà à apprécier ce qu’un regard issu de la société qu’il observe peut saisir de nuances, d’intimité et de complexité, jusqu’au sein des institutions incriminées. Dense et poignant, il est constamment là où il faut, dans une proximité qui manifeste une grande douceur à l’égard des personnages sans pour autant nous épargner des scènes délicates.

Regards aiguisés

Bakoroman, de Simplice Ganou, fait entrer la sélection africaine dans la cour des réalisateurs confirmés. Sorte de road movie pédestre, il nous entraîne dans les pas de cinq adolescents et pré-adolescents délaissant leur village pour la capitale burkinabé, Ouagadougou, en quête d’une vie plus excitante ou présumée telle – en fait rythmée par les vols et la colle abondamment sniffée pendant tout le périple. Le film, qui mêle de manière classique mais habile séquences on the road et entretiens individuels, nous amène à une intimité forte avec ces cinq vagabonds en tongs et culottes courtes, qu’une solidarité forgée par les tourments partagés semble lier indéfectiblement. C’est aussi à travers eux une manière d’ausculter la société burkinabé, complice, dans son jeu social, de leur situation. Cette vie résulte-t-elle réellement d’un choix de leur part ? Leurs confessions dessinent, en filigrane et au-delà de leurs postures bravaches, des sentiments troublés qui révèlent tout autre chose.
Dans un registre différent mais d’une manière assez voisine, Les déesses du stade, de Delphe Kifouani, s’intéresse aux joueuses de deux clubs de foot féminins du Congo-Brazzaville, en filmant tout autant leurs séances d’entraînement et leurs matchs, qui attirent un public nombreux, que des moments off. Le film recèle de beaux moments de discussions parfois très personnelles où, entre elles, les joueuses se confient sur leur vie, leurs espoirs, leurs interrogations, sur fond de précarité et de rêve de pelouses européennes…

Liberté de ton

Koundi et le jeudi national offre une immersion dans un village camerounais en s’intéressant à la dimension collective, villageoise, mais aussi en s’attachant à observer comment chacun se débrouille avec celle-ci. Femmes, hommes, enfants, justice, école, soins de santé… Le réalisateur pose sa caméra et s’attarde de longues séquences durant sur ce qui fait la complexité et le sel des relations humaines, au long d’une semaine marquée par le jeudi national – ce jour de la semaine que tous les hommes du village doivent consacrer à la mise en œuvre d’un projet agricole communautaire. Le film réserve au passage des moments particulièrement savoureux, pour ne pas dire totalement libérés, qui contribuent à montrer l’Afrique sous un angle que l’on n’attend pas forcément.
Il faudrait encore évoquer Yvette, de Marie Bassolé et Ferdinand Bassono, portrait d’une femme d’un village du Burkina Faso aux prises avec la vie quotidienne, qui teinte ses paroles de quelques regrets et d’une résignation malgré tout optimiste. De ce film comme des quelques autres présentés ici, il ressort un trait fondamentalement commun, comme une capacité à aller loin dans l’épaisseur du réel, dans une confiance absolue entre le cinéaste et ceux qu’ils filment, en saisissant des fragments de vie auxquels un cinéaste européen n’aurait sans doute pas accès de la même façon – sans parler de la légitimité fondamentale pour des documentaristes africains de se pencher sur la réalité de leurs pays respectifs. On en retient également des thèmes centraux comme l’enfance, la condition de la femme, et de manière plus transversale la réalité de sociétés là-bas aussi insatisfaites, travaillées par le désir individuel d’émancipation dans des contextes économiques et sociaux corsetant ces aspirations.

Soutenir sans peser

On observe le lien étroit entre l’Afrique et l’Europe dans la production de ces films. Ainsi, le programme Africadoc animé par l’association Ardèche Images, qui pilote aussi les Etats généraux du documentaire, œuvre en faveur du développement du cinéma documentaire africain : des formations, les rencontres internationales du documentaire africain (à Saint-Louis du Sénégal), la collection Lumières d’Afrique qui propose chaque année un DVD de dix films, un site Internet dédié au documentaire africain… Par ailleurs, de nombreux fonds sont disponibles dans les pays européens afin de soutenir la création documentaire africaine. Il n’est pas rare enfin que des techniciens et monteurs européens participent à certaines réalisations.

Il serait absurde de voir là une forme de néo-colonialisme rampant, accusation un peu rapide ces temps-ci. L’argent pour réaliser des documentaires africains se trouve, pour le moment, ici bien plus que là-bas. En espérant et attendant que cette réalité évolue vers une plus grande indépendance, cette manne permet à de jeunes cinéastes africains d’exister et d’espérer vivre de leur art et, à moyen terme, de contribuer à l’émergence d’expressions cinématographiques puissantes dans différents pays d’Afrique. On doit simplement déplorer que ces films ne puissent aspirer à une plus grande audience, que ce soit ici ou là-bas. Ce serait une prochaine étape. La suivante pourrait être de voir émerger davantage de formations et de moyens dans ces pays, pour des réalisations 100% africaines. Et, pourquoi pas, de voir surgir des regards africains sur les sociétés occidentales ? Ce serait un juste retour des choses…

Références des films :

- A Saint-Louis du Sénégal, la France reconnaissante

- Inch’Allah. S’il plaît à Dieu ?

- Bakoroman

- Les déesses du stade

- Koundi et le jeudi national

- Yvette

Sites Internet :

- Etats généraux du documentaire : www.lussasdoc.org
- Programme Africadoc : http://www.lussasdoc.org/presentati...
- Portail du cinéma documentaire africain : http://www.africadocnetwork.com




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