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Une Chance de redémarrer ?


HAITI. Le 12 janvier 2010, un terrible tremblement de terre frappait l’un des pays les plus pauvres du monde. La communauté internationale se mobilisa sans tarder, promettant argent et assistance technique pour relever le défi de la reconstruction. Où en est-on dix-huit mois plus tard ? Entretien avec Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies sur Haïti.


Propos recueillis par David Eloy | Altermondes

Quelle est aujourd’hui la situation des droits humains en Haïti, dix-huit mois après le séisme ?
Michel Forst : On pense toujours qu’une crise humanitaire n’est qu’une crise humanitaire. Or, elle s’accompagne souvent directement d’une crise des droits de l’Homme. L’Etat de droit, ce n’est pas seulement les droits civils et politiques mais aussi les droits économiques, sociaux et culturels. C’est donc s’assurer que les ministères et les services publics soient opérants et capables de délivrer des services qui permettent que les droits inscrits dans la Constitution soient garantis. En Haïti, les problèmes de droits économiques, sociaux et culturels se posaient déjà avant le tremblement de terre. Ils ont été non seulement amplifiés par le séisme mais ils se posent aussi d’une autre manière. Par exemple, on n’avait pas bien prévu le phénomène des déplacés internes.

C’est-à-dire ?
M.F. : Suite au séisme, 1,3 million de personnes ont quitté Portau- Prince, sont remontées jusqu’au Nord du pays et ont occupé des terrains municipaux, des terrains de sport, des propriétés privées, des écoles… Pendant quelques mois, les propriétaires ont laissé faire mais maintenant ils veulent récupérer leur terrain. Se pose donc aujourd’hui la question de l’expulsion de personnes qui occupent illégalement ces terrains. On a vu des propriétaires faire appel à la police, en la payant de la main à la main, sans décision de justice, pour les expulser. On est dans une confrontation entre des logiques de droits dont on a du mal à définir lequel est le premier. Je prends un exemple. Le directeur d’une école est confronté au fait que les enfants doivent aller à l’école. Ses bâtiments sont occupés. Le droit à l’éducation se confronte aux droits des déplacés internes reconnus par les Nations unies. Comment traite-t-on cette situation ?

Justement, où en est-on de la reconstruction ?
M.F.  : Selon les chiffres officiels, on avait donc 1,3 million de personnes déplacées.Un an et demi après, environ 35000 logements pouvant accueillir 5 à 6 personnes ont été construits, ce qui signifie qu’environ 150 000 personnes sont désormais dans un logement décent, c’est-à-dire en dur, anticyclonique, anti-tremblement de terre. Environ 150 000 autres ont trouvé un logement par elles-mêmes et 180 000 sont abritées dans les camps installés par les Nations unies. Il resterait donc encore 600 000 personnes en errance. Le travail abattu est énorme mais la situation reste très préoccupante.

Comment se fait-il qu’on en soit encore à ce niveau de précarité ?
M.F.  : Beaucoup de gens pensent que c’est très simple : l’argent arrive, il faut reconstruire. Sauf qu’on ne peut pas reconstruire n’importe où. Haïti est un pays souverain où le droit de propriété existe. L’agence UN Habitat a entamé un travail de recensement. Elle demande aux gens où ils habitaient avant, s’ils étaient propriétaires, locataires ou sous-locataires. On ne peut pas construire sans être sûr que les gravats n’appartiennent pas à quelqu’un. Port-au-Prince était une ville avec des bidonvilles, des constructions en désordre, les unes sur les autres… Le travail consiste aujourd’hui à bâtir un récit où chacun vient dire pourquoi il était là, à quel titre. Ensuite il y a une restitution collective  : on réunit tous les gens qui étaient là avant et on leur dit ce que l’on a entendu. Il y a débat. On aboutit enfin à un récit accepté par tout le monde. A partir de là, on peut commencer à reconstruire sur le terrain. C’est donc beaucoup plus long qu’on ne l’imagine. Sans compter que là-dessus se greffe la nécessité de bâtir un Port-au-Prince plus moderne avec l’adduction d’eau, l’électricité, le tout-à-l’égout, le téléphone… Juste un parallèle pour donner une échelle de la difficulté. Je suis né en 1950. Dans les années 1960, j’avais des copains qui me racontaient qu’ils jouaient encore dans les gravats. Des villes comme Le Havre et Caen avaient été complètement rasées pendant la guerre – ce qui est à peu près la situation actuelle de Port-au- Prince. C’était la France, il y avait le plan Marshall. Pourtant, quinze ans après, tout n’était pas encore reconstruit.

La commission intérimaire pour la reconstruction ne porte-t-elle pas aussi une part de responsabilité ?
M.F.  : La commission procède d’une bonne idée au départ. Beaucoup d’argent devait arriver. La communauté internationale a alors décidé de mettre en place un fonds fiduciaire géré par le FMI pour collecter l’argent et une commission intérimaire chargée de rédiger un plan national de reconstruction puis d’instruire les projets proposés par les Etats. Cette commission, coprésidée par Bill Clinton, en tant qu’envoyé spécial des Nations unies pour Haïti, et le Premier ministre haïtien en exercice est composée à parité de représentants des pays donateurs et de représentants haïtiens. Elle a produit un plan national de reconstruction qui est assez bon mais elle est aujourd’hui confrontée à l’égoïsme des donateurs qui viennent avec leurs propres entreprises et leurs propres fonds et font valider par la commission des projets déjà ficelés au lieu de les faire transiter par le fonds fiduciaire.Aucun appel d’offre ne permet de s’assurer que c’est le mieux disant qui fera la construction. Et surtout, on n’a pas inclus dans ces appels d’offre qui, de fait,n’existent pas, des clauses qui permettraient que les projets bénéficient aux Haïtiens.

La suite de l’interview dans le numéro 27 d’Altermondes en commande ici




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