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Maher Arar attend toujours des excuses


La lutte contre le terrorisme existait bien avant qu’Al Qaïda ne lance son attaque sur les Etats-Unis, le 11 septembre 2001, il y a dix ans. Mais depuis, la « guerre contre le terrorisme » est devenue une question majeure des relations internationales, à l’agenda de chaque sommet du G8. Plus inquiétant, elle a autorisé toutes les dérives, justifié tous les abus, certains Etats profitant même du climat de peur instauré pour réprimer leurs opposants devenus « terroristes ». Bilan d’une décennie funeste pour les droits humains.


Fin de l’été 2002. Maher Arar, citoyen canadien et syrien, rentre de vacances en Tunisie. Arrêté lors d’une escale à New York, il est détenu par les autorités américaines avant d’être secrètement transféré vers la Syrie et la Jordanie où il sera emprisonné et affreusement torturé pendant un an. Sans qu’aucun élément ne puisse le relier à une quelconque activité terroriste, il est finalement libéré.Neuf ans plus tard,Maher Arar a repris sa vie. Reconnaissant sa responsabilité, le Canada lui a présenté des excuses et l’a indemnisé. Mais il attend toujours que les Etats-Unis admettent s’être trompés sur son compte.

Un système tout entier

Maher Arar est une victime parmi d’autres de la « guerre mondiale contre le terrorisme » lancée par le gouvernement américain suite aux attentats du 11 septembre 2001. Les Américains reconnaitront-ils un jour leurs errements ? Probablement pas, car cela reviendrait à remettre en cause le système tout entier mis en place après les attentats d’Al Qaïda.
Le terrorisme et la lutte pour l’enrayer existaient bien avant le 11 septembre quand Al Qaïda lança ses avions kamikazes sur les Etats-Unis, entraînant la mort de 3000 personnes.Après ces attaques, le gouvernement de George W.Bush déclarait la menace représentée par le terrorisme si grave que les règles de droit national et international en vigueur devaient être mises entre parenthèses pour permettre aux gouvernements de protéger leurs ressortissants de toutes nouvelles agressions. Sous l’impulsion des responsables politiques qui poursuivaient un objectif sécuritaire, et estimant que ces actes ne pouvaient être laissés sans réponse, les forces armées américaines et la CIA, parfois de connivence avec d’autres États, ont arrêté arbitrairement des personnes en diverses régions du globe, les ont maintenues au secret, les ont transférées d’un pays à l’autre sans respecter aucune procédure, les ont placées en détention illégale et prolongée sans inculpation ni jugement et les ont torturées ou soumises à des mauvais traitements. Les soustrayant à toute forme de légalité, elles ont organisé leur disparition pour ne pas avoir à rendre de compte quant aux méthodes employées pour obtenir des informations.

La torture légitimée

Les Etats-Unis ne sont pas à une contradiction près.Ainsi George W Bush, en juin 2003, déclarait que « les Etats-Unis sont engagés dans la lutte mondiale pour l’élimination de la torture et nous menons cette lutte par l’exemple  ». La pratique était pourtant bien différente, ce qu’ont reconnu de hauts responsables comme le Général Ricardo Sanchez, commandant de la force multinationale en Irak en 2003 et 2004 : « Nous avons torturé, nous avons maltraité des gens.Cela restera à jamais une défaite stratégique pour notre pays et il sera très difficile pour nous de retrouver l’autorité morale que nous avions avant de nous être éloignés des Conventions de Genève  ». Par une interprétation totalement corrompue des normes internationales qui interdisent, en tout temps et en toute circonstance, le recours à la torture et aux mauvais traitements, le gouvernement Bush a autorisé une série de techniques d’interrogatoire qui relèvent d’actes de torture et de mauvais traitements. Il en va ainsi du waterboarding (une méthode consistant à faire subir un simulacre de noyade au prisonnier attaché),du maintien des prisonniers dans des positions douloureuses pendant de longues périodes,du placement en isolement ou du recours à des techniques de privation sensorielle. Cette attitude de rupture à l’égard de l’interdiction de la torture a démontré que les autorités américaines considéraient ces atteintes aux libertés fondamentales comme acceptables dans certaines circonstances. Elle a aussi encouragé d’autres gouvernements à suivre l’exemple, entraînant ainsi l’érosion de normes internationales fondamentales. De champions de la démocratie et des libertés qu’ils prétendaient être, les Etats-Unis font désormais figure de modèle en matière de répression à des fins de sécurité, légitimant toutes les dérives.

La peur instrumentalisée

En 2005, Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations unies, avait pourtant lancé un avertissement clair : « Porter atteinte aux droits humains ne saurait contribuer à la lutte contre le terrorisme.Au contraire, cela permet aux terroristes d’atteindre plus facilement leur objectif, en donnant l’impression que la morale est dans leur camp, et en créant des tensions, en suscitant la haine et la méfiance à l’égard du gouvernement, précisément chez ceux parmi lesquels les terroristes sont le plus susceptibles de trouver de nouvelles recrues ».

En à peine dix ans, cette « guerre mondiale contre le terrorisme » a eu des répercussions majeures à l’échelle du globe. Les standards internationaux ont été durablement remis en cause dans leur fondement même.De nombreux États ont profité du climat instauré pour intensifier des méthodes déjà persistantes de violation des droits humains ou pour justifier, au nom de la sécurité, le recours à de nouvelles pratiques abusives. Certains ont même exploité le climat de peur pour réprimer les opinions dissidentes légitimes et l’opposition politique. Des gouvernements, comme ceux d’Éthiopie, d’Inde et de Jordanie, ont adopté une législation antiterroriste comportant des définitions vagues du terrorisme. Ce flou a facilité le recours à la détention arbitraire ainsi que, parfois, l’engagement de poursuites contre des personnes au seul motif qu’elles avaient légitimement exercé leurs droits, ce qui a abouti dans de nombreux cas à l’incarcération de prisonniers d’opinion.

Vérité et justice : voeux pieux ?

Que ce soit pour les victimes d’actes de terrorisme ou pour ceux qui ont fait les frais de mesures sécuritaires illégitimes, il faut afficher clairement que de tels agissements vont à l’encontre de la dignité humaine et que tous ceux qui s’en rendent coupables auront à répondre de leurs actes.Après sa prise de fonctions en 2009,le Président Barack Obama a affirmé que le recours à la torture et aux mauvais traitements ne serait pas toléré.Pourtant, à ce jour, son gouvernement a permis que les actes de torture passés restent impunis. Malgré les nombreuses accusations, souvent étayées par des preuves crédibles et cohérentes, très peu de responsables ont été tenus de rendre des comptes, et ce petit nombre se limitait à des fonctionnaires subalternes. Il est notamment frappant de constater que les propos de George W. Bush reconnaissant publiquement avoir autorisé la technique du waterboarding sont restés sans suite.

Ce climat d’impunité s’est encore renforcé le 30 juin 2011 quand Eric Holder, ministre de la Justice, a annoncé qu’il ouvrait une information judiciaire sur la mort de deux détenus aux mains de la CIA, mais qu’il clôturait les enquêtes concernant le traitement de toutes les autres affaires depuis 2001.Pour Michael Bochenek, directeur du programme Droit et politique d’Amnesty International  : « La clôture de ces dossiers est une véritable parodie de justice. Les dizaines d’affaires closes en comportent certaines soulevant des allégations graves et crédibles de torture […]. Le ministre de la Justice doit immédiatement réexaminer ces affaires et faire le nécessaire pour que les États-Unis se conforment au droit international ».
La seule façon de faire en sorte que les normes internationales les plus fondamentales, comme l’interdiction absolue de la torture, soient de nouveau respectées, que de tels écarts attentatoires au système de protection des droits de l’Homme cessent de se propager, est de garantir que les responsables de violations des droits humains ne restent pas impunis et que les victimes et leurs familles obtiennent justice et reçoivent des réparations complètes pour les souffrances inhumaines qu’elles ont endurées.
Si personne n’est contraint de rendre des comptes, les violations des droits humains ne cesseront pas et les cicatrices au coeur des familles et des sociétés ne se refermeront jamais.Maher Arar, comme tant d’autres, attend toujours des excuses.

Par Hélène Desodt | Amnesty International France




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