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Le Cameroun, un pays pas très gay


En 2012, 78 des 193 États membres des Nations unies criminalisent encore les relations entre adultes consentants de même sexe. Les prévenus sont condamnés, selon les pays, aux coups de fouet, à la réclusion à perpétuité voire à la peine capitale. Or, comme le montre l’exemple du Cameroun, stigmatiser les homosexuels est non seulement souvent un leurre mais a des conséquences aussi sur l’ensemble de la société.


Par Michel Bourrelly et Nicolas Denis | Aides

Lorsqu’on se promène dans les rues de Yaoundé, la capitale du Cameroun, tout laisse à penser à un pays ouvert, tranquille et tolérant.Mais en creusant un peu, en entrant sur les forums Internet, en lisant les journaux, on s’aperçoit qu’une partie de la population s’est recroquevillée, s’est racornie et concentre désormais toute sa hargne contre les homosexuels. Il n’est pourtant pas rare de croiser de jeunes hommes dont les comportements ou les regards ne laissent que peu de doute sur leur sexualité. Il n’est pas rare non plus, dans les médias et sur Internet, de tomber sur des écrits farouchement hostiles aux homosexuels, prônant leur destruction, leur anéantissement, tels des « croisades » virtuelles lancées contre cette minorité.

De la cruauté des mots à celle des actes

Le Cameroun est devenu depuis peu le théâtre d’agressions antigays d’une extrême violence, allant jusqu’à de véritables lynchages  : un jeune homme ayant échappé de justesse à un bûcher improvisé au milieu de pneus de camions, un autre roué de coups par des garçons du quartier, un troisième amené de force à la gendarmerie par son beau-frère, d’autres arrêtés sur dénonciation ou tombés dans des pièges, chantages, rackets...Voilà le quotidien de jeunes gens qui veulent simplement vivre ce qu’ils ressentent  : l’amour pour une personne du même sexe.
Sur simple dénonciation il est possible de faire arrêter une personne à son domicile. Peu importe que les accusations dont elle fait l’objet soient fondées ou non, peu importe qu’il y ait ou non « flagrant délit  », le résultat est toujours le même : garde à vue de plusieurs jours, incarcération et procès, très souvent ajournés. Des jours, des mois et des années dans des prisons insalubres à ne pouvoir s’endormir de peur d’être violé, à croupir dans une pièce exiguë contenant plusieurs dizaines de détenus. Pour les gays rien n’est simple en prison, ici comme là-bas. Mais la violence de la réclusion est encore plus grande sous le soleil de Yaoundé.
D’où vient la violence de cette homophobie d’État et d’opinion ? Des prêches incantatoires de l’évêque de Yaoundé mettant en garde ses ouailles contre « cette perversion morale » à laquelle s’exposent « nos jeunes en raison du pouvoir de l’argent » ? Du sensationnalisme de certains médias établissant en Une des listes d’« homosexuels de la République » ? De la crise qui touche les plus faibles et les moins éduqués des Camerounais ? L’homophobie au Cameroun s’apparente à une stratégie de détournement : désigner des boucs émissaires confortables pour donner à la population un peu de grain à moudre. Le dénuement du peuple et la corruption des élites ? La faute à une « homocratie » importée de l’Occident, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le « lobby gay » fantasmé par certains courants populistes en France. Bref, pendant que les véritables élites mènent leur vie comme bon leur semble, la population s’en prend à ces « privilégiés  » que seraient les homosexuels.
Le cercle est vicieux, car cette défiance des Camerounais à l’égard des homosexuels empêche l’émergence de structures ou d’associations pour les défendre. Exception notable dans ce paysage tourmenté, Maître Alice Nkom, avocate au barreau de Douala, la capitale économique du pays. Elle arpente les routes du Cameroun et du monde,martelant cette évidence : « les droits des minorités sexuelles font partie intégrante des droits de l’Homme ». Elle est une des seules à affirmer haut et fort que le Cameroun ne respecte pas les conventions des Nations unies, qu’il a pourtant ratifiées, et bafoue quotidiennement les droits humains. Elle relate les cas d’arrestations arbitraires de jeunes gens portant dans leur poche des préservatifs, du gel ou ayant une apparence trop féminine. Suffisamment de raisons aux yeux des autorités pour justifier leur arrestation, quand bien même l’article 347bis, pénalisant l’homosexualité de cinq ans de prison, condamne les rapports sexuels entre personnes de même sexe et non une « identité homosexuelle » supposée. Les gays étant assimilés à une « menace sociale », toute demande de mise en liberté avant ou pendant un procès est systématiquement refusée.Maître Nkom s’expose et expose les siens, car elle croit en la justice et en la justesse de son combat. Régulièrement menacée de mort mais toujours optimiste, elle considère que « d’une façon ou d’une autre, le Cameroun sera un jour amené à changer la loi  ».

Une homophobie qui fait le lit du sida

Autre figure de la lutte pour la reconnaissance des droits des minorités,Yves Yomb et son association Alternatives Cameroun. Lui se bat notamment pour que les gays aient enfin accès aux services de santé sans être discriminés, dans un pays où l’épidémie de sida est une des plus virulentes de toute l’Afrique centrale  [1]. Là où la délation devient un sport national, ils sont condamnés à se cacher. Dans ces conditions, fréquenter des structures de prévention ou de dépistage est un risque trop grand : immédiatement soupçonnés d’homosexualité, ils se retrouveraient en difficulté avec la justice. Résultat, une explosion des contaminations : à Yaoundé, 44% des homosexuels sont infectés par le VIH. Or comme le constate Yves Yomb, « la meilleure façon pour un gay de se cacher est de se marier, car la société, la famille et l’entourage sont alors tranquillisés, les apparences sont sauves et tout rentre dans l’ordre ». Ainsi, 72% d’entre eux déclarent avoir eu au moins une relation sexuelle avec une femme au cours de l’année passée. « La stigmatisation d’une population déjà vulnérable revient à conduire la population générale à une contamination certaine  », conclut-il.
Le Cameroun n’est pas un cas isolé en Afrique. Cette négation de la dignité humaine sévit en Ouganda, en Zambie, au Libéria et dans près de 40 États, allant parfois jusqu’à la condamnation à mort.Le chemin pourrait être encore long avant que les minorités sexuelles ne soient reconnues et acceptées. C’est pourtant le seul chemin qui permettra de mettre un terme à l’épidémie de sida.

Notes

[1] 5% de taux de prévalence du VIH/sida au Cameroun (source : ONUSIDA)




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